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Mon vieux, Daniel Guichard

Dès que j'entends vibrer les premiers accords d'accordéon de Mon vieux, ma gorge se noue. Déjà lors de sa sortie, dans les années 70, cette chanson résonnait en moi comme une irrémédiable prémonition. Aujourd'hui, elle réveille le souvenir d'occasions ratées, d'irréparables regrets.

La chanson est datée socialement, dans cette époque où y avait qu'un dimanche par semaine, où la semaine de 35 heures et l'industrie des loisirs n'existaient pas encore. Je n'ai pas été l'enfant d'ouvrier à qui Daniel Guichard prête sa voix, mais la chanson contient certaines similitudes avec ma propre histoire, mon propre père : le vieux pardessus râpé, les soirs où il s'asseyait sans dire un mot, les jours où tout y passait, bourgeois, patrons, la gauche, la droite, même le bon Dieu. Chez nous non plus y avait pas la télé. Du moins pas avant que je n'atteigne mes 15 ans, et que pour une cousine venue passer des vacances d'été, mes parents dégotent une vieille lucarne. Auparavant, c'est chez mes grand-parents que de temps à autre je suivais Belle et Sébastien, ou chez des amis de mes parents que j'ai vu le premier homme marcher sur la Lune.

Daniel Guichard évoque avec beaucoup de tendresse, de gratitude, ce vieux qui lui a transmis la valeur du travail, de l'argent chichement et durement gagné, le bonheur modeste mais véritable de ces étés où on allait voir la mer. Il ne regrette pas les dimanches monotones où on ne recevait jamais personne. Ses regrets se portent davantage sur tout ce qu'un enfant de 15 ans ne peut pas voir, absorbé par le besoin d'aller chercher pendant quelques heures l'évasion. A cet âge où l' on n'a pas le coeur assez grand pour y loger toutes ces choses-là, où la relation père-fils, lestée par le poids de l'éducation, est taciturne, rude, distante.

Le dialogue, les moments de complicité, les gestes d'affection, tout est difficile. Tout ça m'était, nous était difficile, et pourtant tellement nécessaire et attendu. Entre culpabilité et regret, ne subsiste maintenant que le souvenir de quelques cadeaux échangés, objets qui disaient l'amour que les mots ne savaient formuler. Le souvenir de ce jour où nous sommes longuement serrés dans les bras et où j'aurais tant aimé laisser ma joie pleurer, ce jour qui aujourd'hui 19 avril me rappelle que j'aimerais bien que tu sois près de moi, ... Papa.

Mon vieux, Paroles originales : Michelle Senlis, remaniées par Daniel Guichard ; Musique : Jean Ferrat, 1962, 1974.
Lire le texte de la chanson sur le blog La citation du jour.
Sur cette page des Auteurs et compositeurs de la chanson française, Frédéric Blais explique comment la chanson a été créée en 1962, puis reprise par Daniel Guichard douze ans plus tard dans des circonstances controversées.

Posté le mer., 19 avr. 2006 | | | Lien permanent

Marc Lavoine, Les Tournesols

Tournesols

Il est des dimanches cotonneux. Des dimanches où, blottis dans le doute, nous vient soudain l'idée de sortir la boîte de photos du bahut de la salle à manger. On en soulève délicatement le couvercle, et comme dans le refrain des Tournesols chantés par Marc Lavoine, défilent alors une multitude de souvenirs en couleurs. De même que ce refrain énumère des images d'une jeunesse passée, les clichés se succèdent. On se revoit courir dans les tournesols, marcher dans les champs de blé. On retrouve les parasols, les chevaux qui caracolent. Au sens figuré du mot "cliché", les pastilles de menthol ravivent aussi cette fraîcheur de vivre liée aux escapades adolescentes.

Toutes ces images évoquent le dépassement de limites. On voudrait s'arracher à la pesanteur par les cavalcades à cheval, par la course effrénée entre les tournesols, cette plante verticale qui aimerait décrocher le soleil. On pénètre dans les parcelles de blé qui ploient sous notre course folle. On fait l'expérience de substances qui procurent le goût de la liberté.

Ces images réveillent le sentiment révolu de légèreté, de la confiance absolue en soi de nos vingt ans. Mais le "pont" entre le premier couplet et le refrain signale que cette confiance en soi et en l'autre, au fil de la vie, s'est distendue :
"Je voulais simplement t'apprendre à compter sur moi
Oh je voulais simplement que t'apprennes à compter avec moi
Sur le bout de nos doigts"

Ce bilan négatif, ce mauvais calcul, est souligné par l'emploi du verbe compter dans deux sens différents (antanaclase), et par l'image des doigts, associés habituellement autant à la numération qu'au sentiment amoureux qui inerve le corps tout entier.

Aussi les couplets laissent-ils place à l'expression du doute, de l'hésitation, du regret. Les verbes d'action qui scandent le refrain, courir, marcher, retrouver, contrastent avec les adjectifs dépréciatifs qui introduisent chacune des phrases dans les couplets : fragile, frêle, faibles dans le premier couplet, mince, maigre, petite, minuscule dans le second. Et pour mettre davantage en avant ces adjectifs, les constructions de phrases sont retournées : frêle la folle espérance.

Le deuxième couplet, toutefois, laisse entrevoir comme un possible sursaut. La chance qui nous reste est assimilée à un fil qu'il faut saisir et offre encore cette minuscule résistance qui fait quand même bouger les choses. Les sonorités froides du début du texte : fragile, frêle, faibles (allitération en f) font place à quelque chose de chaud (allitération en ch). Et le solo de trompette final annonce comme une possible revanche d'une confiance, d'une légèreté de l'âme retrouvée grâce à ces clichés oubliés. Comme une promesse du goüt de la liberté qui se répèterait ad libitum désormais.

Les Tournesols, Paroles : Marc Lavoine, Musique : Michel Coeuriot, Marc Lavoine, 1999.
Lire le texte de la chanson sur parolier.net.
Crédit photographique : Photoblog de Mercredi, sous licence Creative Commons. Merci Thomas ;-)

Posté le mer., 12 avr. 2006 | | | Lien permanent

Le 15 juillet à 5 heures, Serge Lama

Le 15 juillet à 5 heures, c'est la chanson d'un instantané. Serge Lama l'a écrite alors qu'un journaliste lui demandait de poser pour une photo, en train d'écrire, à l'issue une interview.

Le calendrier et la montre semblent s'être arrêtés sur cette homme et cette femme, amants d'une vie ou peut-être d'un moment, amants installés temporairement dans un lieu d'emprunt, la maison de Frédérique, après 5h, au coeur d'une journée d'été, et qui remettent à tout à l'heure le café qu'il faut préparer ou cette lettre qu'il faut écrire.

De cette chanson se dégage une torpeur toute estivale, qui ralentit les mouvements, assourdit les sons et exacerbe chaque sensation. Son piano s'endort enfin et laisse la place à la chanson des frelons, tandis qu'on s'installe dans un bruit feutré de sandales et que le vent s'épuise. La chaleur amplifie les senteurs des fleurs cueillies fraîches de ce matin. Seules des sensations gustatives rafraîchissent cette torpeur : on mange du melon, elle croque des raisins bien tendres.

Et ces douceurs épicuriennes évoquent d'autres plaisirs, d'autres ivresses attendues après un verre de whisky ou une cigarette, ivresses qui peut-être lui feront croire qu'il l'a aimée ailleurs peut-être, et qui donnent à une relation passagère ce caractère d'éternité qu'on voudrait tant lui imprimer.

Mais ce plaisir est éphémère. Le temps, inévitablement, reprendra ses droits, ses obligations et son cours. Il faudra reprendre la vie d'artiste, la monotonie de ce quotidien dans leur (ou dans son ?) appartement où l'on s'ennuie. Il faudra oublier ce moment fusionnel et privilégié et revenir aux convenances sociales, en invitant Frédérique, mes frères, tes soeurs, toute la clique. Le souvenir du 15 juillet à 5 heures ne sera plus alors qu'une odeur, de fleurs coupées et de baisers sucrés.

Le 15 juillet à 5 heures, paroles : Serge Lama, Musique : Yves Gilbert, 1968
Lire le texte de la chanson sur le site officiel de l'artiste.
Lire le texte agrémenté d'une photo sur ce blog dédié à Serge Lama.

Posté le dim., 02 avr. 2006 | | | Lien permanent