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L'Algérie, Serge Lama

Dès sa sortie en 1975, L'Algérie connut un large succès, avec près de 200.000 exemplaires vendus. C'est dire si cette chanson, treize ans après les Accords d'Evian, faisait écho dans le coeur du public à un épisode douloureux de la mémoire collective de notre pays. La perspective choisie par Serge Lama, mobilisé à l'âge de 19 ans à Hammaguir, est ici de raconter le souvenir de sa propre expérience d'une jeunesse meurtrie, d'un destin subi, pour une cause absurde.

Ce ne sont pas des hommes qui laissent femmes et enfants sur ce quai d'embarquement, mais des "garçons" d'à peine "vingt ans", arrachés à des premières amours juvéniles que leurs fiancées parfois ne tarderont pas à abréger, sous couvert de "mots menteurs". Pour le narrateur, c'est même l'occasion d'une "première fois", d'un premier voyage en bateau. Et cette expérience de jeunesse est avant tout collective. Chacun de ces garçons se confond dans un "nous" qui domine dans les deux premiers strophes et refrains, parmi des "milliers" d'autres compagnons de voyage. Ce n'est que dans la dernière partie de la chanson que le narrateur revendique pleinement sa première personne, et se pose en témoin particulier d'une Histoire qu'il souhaite raconter "à [ses] petits enfants", afin que cette jeunesse n'ait pas été sacrifiée en vain.

La chanson s'articule aussi sur une opposition forte entre ses couplets et ses refrains. Les trois couplets racontent le voyage angoissant, le passage d'un continent à l'autre. On quitte, avec "l'envie de pleurer", une "aurore légère" qui se lève sur ce quai dont on se détache dans une lenteur marquée par la répétition du verbe "s'éloigner", sur le rythme de marche à deux temps de la musique. C'est une "marche" inexorable, que rien ne peut arrêter. C'est un voyage forcé, à bord d'un "bateau prison" duquel il serait illusoire de vouloir s'échapper. C'est un destin subi, "dont on ne voulait pas", et devant lequel "certains n'ont pas pu s'empêcher de pleurer". Un départ pour un "au-delà" : ce passage pour l'autre rive de la Méditerranée évoque symboliquement celui de vie à trépas.

A ce "presque beau", à ce "pont délavé" s'opposent les trois refrains centrés sur la destination, sur l'Algérie elle-même, et sur "l'éblouissement" que ressent le jeune conscrit au premier contact avec ce pays, devant "l'azur" écrasant du ciel algérois, devant cet "horizon" nouveau pour lui. La chanson ne parle pas de "guerre", mais pudiquement d'une "aventure" où ces jeunes garçons "jouaient" aux "petits" soldats. Il est vrai que dans les années 70, cet épisode de notre passé était encore proche. D'ailleurs l'histoire officielle ne parlait encore que "d'événements". Mais Serge Lama ne se soucie pas d'écrire une chanson polémique, engagée politiquement. Il ne se range ni du côté des partisans ni des adversaires de cette guerre. Peu lui importe qu'on soit "avec ou sans fusil".

Il suggère au contraire qu'au-delà de cette polémique, s'impose une évidence, à l'image de "l'éblouissement" que procure ce ciel algérois : la France n'était pas chez elle, elle occupait un pays, différent et proche à la fois. On peut regretter que les Algériens eux-mêmes soient absents de cette description : la chanson ne les met pas en scène, elle s'attache simplement aux paysages dont elle souligne la beauté. Mais on devine néanmoins la proximité méridionale et maternelle que le jeune soldat retrouve dans ces rues où "draps et serviettes séchaient aux balcons". Devant tant de luminosité et finalement de proximité, l'auteur rejette toute l'absurdité de cette "aventure". Cette absurdité d'un conflit auxquels ses protagonistes eux-mêmes étaient étrangers prend ainsi une dimension presque camusienne. Et au final, l'auteur scande, appuyé par le rythme ternaire et majestueux de ses alexandrins, que "l'Algérie, ça reste un beau pays, l'Algérie".

Dans ce port nous étions des milliers de garçons
Nous n'avions pas le coeur à chanter des chansons
L'aurore était légère, il faisait presque beau
C'était la première fois que je prenais le bateau

L'Algérie
Ecrasée par l'azur
C'était une aventure
Dont on ne voulait pas
L'Algérie
Du désert à Blida
C'est là qu'on est parti
Jouer les p'tits soldats
Aux balcons séchaient draps et serviettes
Comme en Italie
On prenait des vieux trains à banquettes
On était mal assis
L'Algérie
Même avec un fusil
C'était un beau pays
L'Algérie

Ce n'était pas un port à faire du mélo
Et pourtant je vous jure que j'avais le coeur gros
Quand on a vu le quai s'éloigner, s'éloigner,
Y en a qui n'ont pas pu s'empêcher de pleurer

L'Algérie
Ecrasée par l'azur
C'était une aventure
Dont on ne voulait pas
L'Algérie
Du désert à Blida
C'est là qu'on est parti
Jouer les p'tits soldats
Nos fiancées nous écrivaient des lettres
Avec des mots menteurs
Le soir on grillait des cigarettes
Afin d'avoir moins peur
L'Algérie
Même avec un fusil
C'était un beau pays
L'Algérie

Un port ce n'est qu'un port, mais dans mes souvenirs
Certains soirs malgré mois je me vois revenir
Sur le pont délavé de ce bateau prison
Quand Alger m'a souri au bout de l'horizon

L'Algérie
Ecrasée par l'azur
C'était une aventure
Dont je ne voulais pas
L'Algérie
Du désert à Blida
C'est là que j'étais parti
Jouer les p'tits soldats
Un beau jour je raconterai l'histoire
A mes petits enfants
Du voyage où notre seule gloire
C'était d'avoir vingt ans
L'Algérie
Avec ou sans fusil
Ca reste un beau pays

Paroles : Serge Lama, musique : Alice Dona

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Posté le lun., 12 nov. 2007 | | | Lien permanent